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Quelques jours plus tard, Liz Shen réveilla Bella au petit matin, en plein milieu d’un rêve. Bella était au tribunal et assistait au départ de Parry, qu’on traînait sur la glace pour l’exécuter d’un trou dans le casque, et elle voyait le sang et la cervelle s’étaler par terre, comme si la justice procédait encore de cette façon. Quand elle se réveilla, ce cauchemar horrible resta tapi dans un coin de sa conscience.
Elle était persuadée que Shen l’appelait à propos de l’affaire Bagley, mais elle se trompait.
— Pardon, Bella, mais vous avez demandé qu’on vous prévienne dès qu’il se passerait quelque chose.
— Dès qu’il se passerait… À quel propos ? se força-t-elle à articuler.
— C’est la porte du fond. Elle vient de s’ouvrir. La chose qui la traverse ne ressemble à rien que nous connaissions.
Bella s’habilla et se rendit de ses quartiers à son bureau en sortant une cigarette en chemin.
Des caméras stationnant entre Janus et la porte du fond avaient filmé l’irruption du vaisseau – de la chose, plutôt – sous une multitude d’angles et de bandes passantes, puis renvoyé leurs données vers Janus. Après quelques secondes-lumière à travers le vide de l’espace, les données étaient tombées dans les antennes paraboliques du Ciel de Fer, puis avaient été transportées par câbles optiques jusqu’à Crabtree, en passant par Sous-le-Trou, le long des voies maglev. À Crabtree, les Quasi-Intelligences les avaient aussitôt absorbées et s’étaient lancées dans des calculs intensifs. En quelques fractions de nanoseconde, les Intelligences avaient assemblé un modèle remarquablement précis de l’entité extraterrestre.
Sur l’un des murs de Bella, le seul ayant échappé aux aquariums, s’étalaient les meilleures images du véhicule des Chiens Musqués, avec en surimpression un schéma tridimensionnel d’une précision stupéfiante. L’échelle était indiquée en dixièmes de kilomètre.
Bella alluma sa cigarette et étudia le schéma.
Liz Shen avait raison : le vaisseau des Chiens Musqués ne ressemblait à rien de ce qu’ils connaissaient déjà, machines spicaines, machines fontaines ou productions de cet Anneau de Lindblad depuis longtemps disparu.
On aurait dit la régurgitation d’un très grand chat.
Ce long vaisseau était tordu, comme si on l’avait cassé puis réparé de guingois, façon jambe fracturée mal remise. À une extrémité, il s’évasait en une sorte de boule poreuse, un peu comme le haut d’un fémur au dernier stade de l’ostéoporose. À l’autre bout, il y avait un bloc ou un nœud plus petit en forme de sabot. Tout le long de cette chose brisée se succédaient sans ordre des nodules graisseux et des calcifications semblables à des verrues. Des tresses tendineuses, restes de veines ou de tissu nerveux, enveloppaient le vaisseau, système circulatoire hétérogène, inégal, atteint çà et là d’une sorte de sclérose. Des objets aux formes indéterminées pendillaient autour du corps principal, retenus par des connexions improbables. Quelques masses plus petites escortaient le vaisseau sans y être reliées. L’ensemble était absolument révoltant, comme une bestiole à moitié digérée. Aucune culture saine d’esprit n’avait pu créer cette horreur. Du cartilage.
Un vaisseau cartilagineux.
Et un vaisseau cartilagineux énorme, de surcroît : trois kilomètres d’un bout à l’autre et plusieurs centaines de mètres de large ! Et qui se déplaçait à toute vitesse. Il couvrirait rapidement les cent cinquante secondes-lumière séparant le fond du tunnel de Janus. D’après les analyses des Quasi-Intelligences, son arrivée était prévue dans dix heures.
Bella appela Jim Chisholm.
— Oui, ce sont eux, au cas où tu en douterais, lui dit-il.
— Bon, et je fais quoi maintenant ?
— Fais ce que McKinley t’a dit de faire chaque fois qu’il t’a mise en garde contre les Chiens Musqués : ne cède pas. Ignore-les. N’écoute même pas leurs transmissions, réponds-y encore moins. Ça prendra peut-être un certain temps, mais au bout d’un moment ils renonceront.
Derrière le vaisseau cartilagineux, la porte du fond resta ouverte, juste assez pour permettre son passage. Les capteurs n’avaient détecté aucune autre intrusion, mais maintenant que Bella connaissait l’existence des intangibles Chuchoteurs, c’était une piètre consolation.
— Ce ne sont que les Chiens Musqués, la rassura Chisholm en constatant son inquiétude.
Pouvait-elle le croire ?
Elle écrasa sa cigarette. Elle aurait dû s’accorder quelques heures de sommeil supplémentaires, mais son esprit bouillonnait déjà. D’ailleurs, personne ne dormirait beaucoup au cours des prochaines vingt-quatre heures.
Elle demanda à Liz Shen de la rejoindre dans son bureau et, ensemble, elles examinèrent les images, qui s’amélioraient sans cesse.
— Ce n’est pas franchement ragoûtant, mais il paraît qu’ils ne sont pas dangereux. Enfin, tant que nous nous comporterons comme s’ils n’étaient pas là.
— Sinon ?
— Sinon ils risquent de nous causer des problèmes. J’espère qu’on n’en arrivera pas là.
Elle tapota son flexi.
— J’ai enregistré une déclaration, un message apaisant pour la population. « Nous contrôlons les événements, les Chiens Musqués ne sont pas dangereux », etc.
— Les Chiens Musqués… répéta Shen en frissonnant de dégoût. C’est vraiment comme ça qu’ils s’appellent ?
— Ça m’étonnerait.
— Et pourquoi le musc, d’abord ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— J’espère que nous n’aurons jamais l’occasion de le découvrir.
Bella poussa son flexi vers Shen.
— Vous pourriez regarder ma déclaration et me faire part de vos suggestions ? Mais faites vite. Je veux que ça passe en boucle sur tout le réseau ShipNet quand Crabtree se réveillera et apprendra que cette chose se dirige vers nous. Je ferai une déclaration en direct dans quatre heures.
Shen contemplait le vaisseau cartilagineux avec l’expression révoltée d’une végétarienne qui se voit offrir un pilon de poulet entamé.
— C’est ignoble, ce truc ! Presque trop, même. Vous croyez qu’ils sont aussi mauvais que ça ?
— Regardez bien cette chose, Liz. Vous avez l’impression que c’est le produit d’une intelligence avec laquelle vous voudriez frayer ?
— Je n’en sais rien. Il ne faut pas se fier aux apparences, comme on dit.
— Cette fois-ci, c’est pourtant la bonne conduite à tenir.
Quatre heures plus tard, Bella prononça son allocution. Elle recommanda instamment le calme à la population et interdit tout contact avec les nouveaux venus. Elle ne révéla pas ce qu’elle avait appris à ses concitoyens, mais leur expliqua ce qu’ils avaient besoin de savoir sur les nouveaux extraterrestres, sans jamais mentionner Chromis ou ses doutes sur la nature de la Structure. Ils découvriraient ces choses le moment venu, quand Bella aurait enfin choisi la version de la vérité la plus crédible à ses yeux, celle des Fontaines ou celle de la femme politique d’un passé révolu.
Six heures plus tard, le vaisseau cartilagineux arriva dans un bruit discordant au-dessus de l’ambassade des Fontaines, après une décélération qui aurait écrasé n’importe quel véhicule humain, mais qui ne sembla même pas l’affecter. Même ses petits satellites – agglomérats et éclats d’os détachés du corps principal – s’arrêtèrent dans un bel ensemble en même temps que le vaisseau. Plus rien ne bougeait, si l’on exceptait la lente rotation longitudinale du corps principal, comme un rôti à la broche.
Grâce aux prises de vue rapprochées, des détails restés flous jusqu’alors acquirent soudain une précision anatomique. Un grand nombre de nœuds et de renflements du corps principal étaient en fait des artefacts d’origines variées – métalliques et tranchants dans certains cas, travaillés, facettés et étincelants dans d’autres – inclus dans la masse. Étaient-ce des mécanismes extraterrestres prélevés dans d’autres cultures pour assurer la propulsion et le contrôle de l’inertie ? De plus en plus, ce vaisseau apparaissait comme une collection mal assortie d’éléments disparates vaguement solidarisés sur un châssis de viande et d’os, de salive et de tendons.
Il était là, silencieux, passif, comme si le simple fait d’arriver devait suffire à attirer toute l’attention sur lui.
À nouveau, Bella appela ses concitoyens au calme.
À Crabtree, à Sous-le-Trou, dans la Gueule et les autres bourgs, dans les dortoirs des chantiers de construction de l’Étage Deux, la journée ne s’écoula pas tout à fait comme d’habitude. Personne ne pouvait ignorer cette chose extraterrestre suspendue au-dessus de Janus. Quel sort leur réservait-elle ? Heureusement, Bella parvint à rassurer ses troupes. Elle avait la confiance des Fontaines, et chacun savait que lorsqu’elle abordait le thème des extraterrestres elle ne faisait que relayer leurs connaissances. Or, d’après les Fontaines, les Chiens Musqués étaient inoffensifs pourvu qu’on se comporte comme s’ils n’étaient pas là, et de nombreux colons furent heureux de les croire. Après tout, c’était grâce aux Fontaines qu’ils pouvaient rajeunir.
Les colons s’efforcèrent donc de reprendre normalement leurs activités quotidiennes, mais peu y parvinrent. Pour les autres, les plus nombreux, le cœur n’y était pas, et ceux-là guettaient avec anxiété le moindre communiqué en provenance de l’Habitat Haut. Pour les plus âgés, ceux qui avaient vécu les crises du Rockhopper, les années difficiles des débuts de la colonie et les préjudices de l’Année du Ciel de Fer, cette arrivée n’était qu’un aléa de plus à affronter et à surmonter.
Les jeunes, qui n’avaient connu que la stabilité et le confort de l’ère des Fontaines, vivaient beaucoup plus mal cette situation. Bella les plaignait, surtout les enfants. Ils avaient peur, ils voulaient qu’on leur dise qu’il n’y avait pas de monstres dans l’espace. Hélas, elle ne pouvait rien faire pour eux, à part espérer qu’elle ne se trompait pas.
Une autre journée s’écoula, et les transmissions commencèrent.
Personne ne sut comment les Chiens Musqués s’y étaient pris. On n’avait constaté aucun va-et-vient autour du vaisseau cartilagineux, mais d’une façon ou d’une autre ils réussirent à se brancher sur ShipNet à son niveau de sécurité le plus élevé, réputé inviolable. ShipNet continua à fonctionner normalement, mais de nouveaux canaux apparurent soudain, et des trames de données inédites se mêlèrent aux flux existants.
Le contenu de ces canaux et de ces trames supplémentaires – une fois collées les unes aux autres et émises en mode vidéo – se révéla d’une simplicité désarmante. Une présentatrice chevronnée de CNN s’adressa aux colons, une belle femme de quarante ans à la coiffure auburn sophistiquée portant un chemisier marron sévère égayé par une broche. Elle se tenait devant un mur d’horloges, de cartes du monde et d’écrans de télé allumés, dans un studio de télévision affairé, quelque part au milieu du vingt et unième siècle.
Elle prit la parole d’un ton à la fois emphatique et mesuré, façon actrice shakespearienne :
— Bonjour et bienvenue sur ce canal. Permettez-moi de me présenter : j’ai l’honneur d’être la porte-parole des entités que vous connaissez sous le nom de Chiens Musqués.
Grand sourire éclatant. La présentatrice tapota sur son bureau la liasse de papiers qu’elle tenait.
— Je vous en prie, n’hésitez pas à vous servir de ce nom. En tenant compte de nos différences culturelles, cette traduction nous semble tout à fait acceptable. Elle est très imprécise, certes, mais bien meilleure que beaucoup d’autres.
D’abord, Bella faillit éteindre son écran, car les avertissements de McKinley lui étaient revenus à l’esprit : « Aucun niveau d’exposition aux Chiens Musqués n’est tolérable. » D’un autre côté, ne pas visionner cette transmission ne l’aiderait en rien. Elle circulait déjà partout sur Janus, tout le monde pouvait la voir, et il était du devoir de Bella d’en étudier le contenu.
— Je m’adresse à vous depuis notre vaisseau, le vaisseau cartilagineux, comme vous l’appelez. C’est un joli nom, très proche du vrai nom de notre véhicule. Encore une fois, je vous en prie, servez-vous-en sans hésiter. Comme vous le découvrirez par la suite – comme nous espérons ardemment que vous le découvrirez –, il est très, très difficile de nous offenser. Depuis notre arrivée dans la Structure, nous avons établi de nombreux contacts, dont certains ont débouché sur des interactions très productives avec les cultures concernées. Au passage, nous avons appris qu’un cuir épais est un atout prodigieux.
La présentatrice toucha son oreille, comme si elle recevait les instructions de sa rédaction, et fit un signe de tête à un collègue invisible.
— Ce qui m’amène au sujet qui nous intéresse : nous aimerions énormément établir le dialogue avec la population de Janus. Nous croyons comprendre que vous pratiquez déjà des échanges commerciaux avec les êtres que vous appelez les Fontaines, et cela à la satisfaction des deux parties. Nous sommes bien entendu persuadés que vous en avez retiré quelques bénéfices. Visiblement, les Fontaines ont partagé un peu de leur savoir avec vous, avec pour résultat une modeste amélioration de vos normes de confort et de sécurité. Mais nous nous devons de vous révéler une vérité que vous allez sans doute trouver extrêmement contrariante. Nous avons le regret de vous informer que les Fontaines ne sont pas du tout ce qu’elles prétendent être.
La présentatrice regarda la caméra avec une attention soutenue, puis se composa une expression grave et solennelle, comme quelqu’un qui doit annoncer une mauvaise nouvelle, crash d’avion, assassinat d’un homme politique, décès d’une célébrité.
— L’histoire de leurs relations avec d’autres cultures se caractérise par une déplorable tendance au parasitisme. Ces prédateurs abusent des cultures comme la vôtre. Ils vous offrent de la bimbeloterie sans valeur contre des choses dont l’importance vous échappe totalement. Leurs véritables intentions ne tardent pas à apparaître, les obligeant à repartir dans la Structure à la recherche de nouvelles victimes. Malheureusement pour vous, vous êtes tombés sous l’emprise néfaste des Fontaines, comme beaucoup de cultures avant vous.
La présentatrice avait adopté un air compatissant plutôt convaincant.
— Après toutes ces années d’un commerce gratifiant à vos yeux, c’est une information difficile à accepter, nous en sommes conscients. Néanmoins, et croyez bien que nous le regrettons, c’est la pure vérité. Les Fontaines ont sans doute déjà cherché à consolider leur position en semant des informations erronées sur ces cultures dont elles veulent vous éloigner, nous le savons aussi. Nous connaissons bien leurs méthodes, nous en avons l’habitude.
Bella pouvait couper le réseau à tout moment. Légalement, elle avait la possibilité d’imposer ce black-out, mais ce n’était jamais arrivé. ShipNet n’avait connu aucune interruption depuis la fin des flexis. De toute façon, c’était trop tard : même sans ShipNet, le poison allait se répandre, par la rumeur ou sur les innombrables réseaux pirates que Bella ne contrôlait pas.
Elle songea à préparer une contre-déclaration, mais elle ne ferait qu’y répéter ce qu’elle avait déjà expliqué aux colons : il ne fallait pas se fier aux Chiens Musqués, ils s’en iraient si on les ignorait, semer le doute et les soupçons faisait justement partie de leur mode opératoire, etc. Le poison circulait déjà, sa contre-déclaration n’y changerait rien.
Elle l’enregistrerait quand même.
La présentatrice termina son speech :
— Les Fontaines vous auront conseillé d’éviter toute forme de contact avec nous, probablement. Cela n’a rien d’étonnant. Pour maintenir ce type de relation parasitaire, elles sont bien obligées d’éliminer toute concurrence ! Mais s’il vous plaît, écoutez bien ce que nous avons à vous offrir. Ce que les Fontaines vous ont donné en échange de leur accès à Janus, nous vous l’aurions offert sans contrepartie, comme preuve de nos bonnes intentions. En trente-cinq ans, elles vous ont saupoudrés de quelques miettes du savoir des humains qu’elles ont croisés avant vous. Nous, nous n’aurions jamais monnayé ce qui vous appartenait déjà. Nous vous l’aurions offert de bon cœur, par courtoisie. Et ensuite, nous vous aurions suggéré de commercer avec nous pour acquérir des biens ayant une vraie valeur.
La présentatrice marqua une pause, le temps de rassembler ses papiers en un tas impeccable.
— Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Les Fontaines vous ont expliqué que nous ne nous imposerions pas à vous, j’imagine ? Eh bien, c’est tout à fait exact. Si vous le souhaitez, nous partirons. Mais entre-temps, rien ne vous empêche de nous contacter. Un seul mot suffira. Puis nous pourrons commencer à faire affaire ensemble.
La présentatrice sourit.
— Nous sommes impatients d’avoir de vos nouvelles. Tous ensemble, nous parviendrons à des accords servant nos intérêts communs, nous en sommes persuadés.